
Rémi Galtier
« L’usage est ce qui finit par effacer les choses » George Perrec, Penser/Classer
Cette phrase pourrait servir de seuil au travail de Rémi Galtier : un lieu où la fonction se dissout pour laisser affleurer la forme comme survivance, comme apparition sans destination. Formé au design, à la mode et à l'architecture intérieure, Galtier détourne les typologies domestiques pour mieux en suspendre l'évidence. Vases, contenants ou fragments d'architecture y apparaissent comme des archétypes retenus au bord de leur propre usage. L'objet est convoqué pour être immédiatement empêché : toute appropriation fonctionnelle est neutralisée. L'usage, mis à distance, cesse d'organiser la forme ; il en devient la décalcomanie. Dans la lenteur du colombin, selon un rapport physique et temporel au geste, les pièces se construisent comme des accumulations de décisions et d'accidents. Elles ne procèdent pas du dessin mais d'images mentales : surgissements de l'inconscient, fantasmes formels qui prennent corps sans préalable graphique. Les volumes émergent ainsi d'une pensée tactile, presque somnambulique, où la main devance l'intention. Faire évoluer des formes revient ici à laisser remonter des strates enfouies : souvenirs d'objets, peurs diffuses, pulsions indistinctes. Les orifices se bouchent, s'étouffent ; la circulation est condamnée. Des volumes ovoïdes, des empilements proches des stalagmites se pressent les uns contre les autres, communiquent par endroits, jusqu'à suggérer une tension interne, une respiration empêchée. Le trou, motif insistant, n'est jamais simple ouverture : il est point de condensation du regard, lieu d'attirance et de répulsion, seuil où la matière semble hésiter entre débordement et rétention. Cette économie du plein et de l’obstrué convoque, en filigrane, une dimension érotique au sens que lui donne Georges Bataille : non pas représentation du désir mais mise en crise des limites, circulation de fluides imaginaires, trouble entre intérieur et extérieur. Les formes domestiques deviennent ainsi plus proches du corps qu’elles ne le laissent croire. Elles évoquent des enveloppes, des organes, des récipients impossibles où se rejouent fantasmes et peurs. L’érotisme y est affaire de débordement : une énergie contenue, prête à excéder ses propres contours. À partir d’éléments fragmentés puis réassemblés, oscillant entre références industrielles, formations géologiques et réminiscences vernaculaires, émergent des architectures mutantes. Galtier travestit la matière : la céramique semble tour à tour pierre, métal, mousse ou résine. L’ordre des choses se trouve court-circuité ; les hiérarchies matérielles vacillent. Ces assemblages se solidarisent dans une harmonie volontairement maladroite, fermement ancrée au sol, comme si chaque pièce cherchait sa propre gravité. Certaines sculptures se déploient comme des pierres de lettré contemporaines, inspirées des traditions japonaises : formes naturelles reconfigurées, posées sur des socles conçus sur mesure. Mais ici, la nature est déjà simulacre ; le socle n’est pas simple support mais partie intégrante de la composition, opérant une totalisation. L’ensemble devient un paysage miniaturisé où se mêlent fiction minérale et architecture mentale. Cette tension entre nature et artefact trouve un écho dans un souvenir fondateur : l’Égypte antique, où les morts étaient ensevelis avec leurs objets. Arrachés à leur usage initial, ceux-ci devenaient autre chose : signes, talismans, survivances. Les sculptures de Rémi Galtier procèdent d’un geste comparable. Elles semblent issues d’un monde où les fonctions ont été abandonnées, où les formes persistent comme vestiges actifs, chargés d’une vie déplacée. À mi-chemin entre objet et paysage, entre relique et organisme, ces sculptures se dressent comme des objets non identifiés. Roboratives et joyeuses, elles affirment une présence ambiguë : celle d’une matière contrainte qui, dans sa propre fermeture, laisse pourtant affleurer une vitalité irréductible.
Salomé Moindjie-Gallet







