MotherS/Cells_Nymphs

Raphaël Emine

06

November

-

11

December

2026

« L'Humain, décomposé en humus, composte avec les autres espèces. » — Donna Haraway, Vivre avec le Trouble

Un jour, certaines formes apparaissent avant que nous ayons trouvé les catégories capables de les accueillir. Elles semblent surgir d’un temps parallèle, d’une zone où la matière aurait commencé à produire ses propres hypothèses. Non pas des objets inconnus, mais des présences encore sans statut : organismes possibles, architectures biologiques, fragments d’un monde dont les règles seraient légèrement différentes des nôtres. Le travail de Raphaël Emine embrasse cet intervalle fictif où la sculpture retire sa mue d’objet, pour devenir espèce. Ses œuvres ne se contentent pas de nous interroger sur ce que nous voyons, mais plutôt : « quelles conditions rendent cette forme possible ? ». Elles fonctionnent comme des expériences ouvertes, des prototypes sensibles, des machines à imaginer le vivant autrement.

Pour son exposition personnelle MotherS/Cells_Nymphs à la Galerie Nicolas Salloum, l’ artiste poursuit une recherche autour de formes hybrides qui déplacent les frontières entre l’organique et minéral, faisant ainsi apparaître une taxonomie qui n’ aurait pas encore été inventée, un catalogue d’espèces futures ou disparues dont nous ne posséderions pas encore le langage. La céramique devient ici un milieu expérimental. Une matière-laboratoire pour l’ artiste, où s’enregistrent des temporalités multiples : celle de la terre avant l’œuvre, celle du geste humain, celle du geste mécanique, de la croissance sporadique végétale, celle des réactions chimiques et celle, plus lente, de l’évolution.

Les procédés employés par Raphaël Emine tels que l’impression 3D, le modelage, l’immersion, les cuissons et re-cuissons ne cherchent pas à imposer une forme définitive à la matière. Ils organisent plutôt une rencontre entre contrôle et émergence fortuite. Les surfaces craquèlent, se contractent, se recouvrent de mycètes : elles développent des membranes, des cicatrices, contenant à elles seules la chronologie d’un avènement poétique : celui du microcosme fictionnel que l’ artiste construit. Le derme de la sculpture n’est plus une limite entre intérieur et extérieur de cette dernière : ce derme devient une interface, un lieu de passage ou les choses et les idées circules ; parasites, insectes, émaux libres.

Quelque chose semble avoir eu lieu dans ces formes...Ou peut-être que quelque chose est-il encore en train d’ advenir ? Dans cette histoire que l’artiste construit ; les œuvres ne sont pas les représentations d’une vie possible, mais plutôt les conditions matérielles de son apparition.

Certaines formes de Raphaël évoquent des nids, des abris, des coquilles ou des architectures biologiques. La sculpture se retrouve alors déplacée vers une logique d’habitat : une forme n’existe jamais seule, mais à travers les relations qu’elle rend possibles à sa surface ou en son coeur. Cette attention aux formes de vie autres qu’humaines traverse la pratique de Raphaël Emine. Ses recherches plus anciennes autour d’habitats destinés aux insectes très nourries par la recherche en science entomologique prolongent une réflexion sur la possibilité d’une sculpture habitée, d’un environnement sculptural actif.

Comme l’écrit Vinciane Despret, les êtres ne sont jamais complètement séparés des situations qui les font exister. Ils se transforment avec les mondes auxquels ils participent. L’œuf traverse d'ailleurs cette recherche, comme une forme de pré-naissance. L’artiste décide de faire échapper cette figure à sa propre fermeture : il apparaît alors comme une chambre d’incubation pour une forme encore indéfinie, en provenance d’un futur spéculatif.

Peut-être est-ce les vestiges d’une civilisation qui n’aurait pas encore existé ? Ou bien les archives d’un vivant que nous sommes encore incapables d’identifier ? Cette indécision temporelle constitue l’un des espaces les plus fertiles du travail de Raphaël Emine.

Au sein de l’exposition, l’artiste rend ici visible ce qui travaille déjà nos mondes : les alliances invisibles entre les espèces, les matières et les temporalités.

Salomé Moindjie-Gallet

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